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ONIROCEPTION

 

 

          Tout commença par un simple spectacle associatif et académique. Une amie d’autrefois, professeure de musique fossilisée dans des partitions ampoulées et déclamatoires, nous avait fait parvenir l’affiche et les dates du prochain concert annuel que ses élèves donneraient, sous les regards bienveillants des amis, des amis des amis, des facebookeurs. Elle utilisa pour cela nos adresses mèl, et nous reçûmes à domicile ses annonces en dehors de tout discernement et de toute confidentialité. Ce nous, c’était eux et moi-même inclus, exhibés en haut de nos messageries, dans une très longue liste d’adresses d’une toute aussi longue série de gens dont j’avais jusque là ignoré l’existence.

— Et vous pensez qu’on va gober ça ?...

— Bien obligé, brigadier, sinon comment expliquer cette coïncidence, leur répondis-je poliment.

            Un édile de la république avait porté plainte contre moi pour insultes, menaces de mort et incendie volontaire de ses biens privés. L’avocat n’avait pas fait dans la demi-mesure. Mais bon. Sans rancune. Il était grassement payé pour cela.

            J’avais reçu, quelques jours après l’envoi de cette vieille amie, plusieurs messages me vantant la prochaine ouverture de ce qui s’annonçait comme étant la nouvelle Scala française des arts majeurs, patronnée par une actrice sur le retour, qui avait connu en son temps la reconnaissance affectueuse du public et hormonale des producteurs. Nous naviguions tous azimuts en plein dans le classique et le routinier. Ce pitoyable publicitaire de pacotille qui savait traîner son museau par terre mieux que n’importe quel clabaud, avait pioché sans vergogne dans notre messagerie amicale pour glorifier sa prochaine saison théâtrale. Je lui avais répondu aimablement ce que je pensais de l’usage qu’il faisait de listes privées à des fins commerciales. Il me fit don de cette réponse :

— Mon dieu pardonnez moi .....une annonce généreuse de concerts vous gêne à ce point ? ne m'envoyez pas alors de mails .....je ne m'étonnes (sic) aucunement qu'il y ait des guerres à vous lire

faites moi un procès.

            La classe ! Je le sommais de me rayer simplement de ses listes, et il m’inonda sous un déluge de ses annonces généreuses durant deux longs mois. C’était autrefois le délai légal à attendre avant de pouvoir se retourner vers les autorités compétentes. Le gamin insupportable qui sommeillait en lui ne demandait qu’à jouer de la souris numérique autrefois dotée d’une fine queue minuscule en plastique mou. J’avais dû recevoir l’équivalent de trois forêts de ses papiers pixelisées. Et au jour fatidique, bienheureusement, tout cessa.

            Trois années passèrent depuis, et hier, dans la fin de l’après-midi, j’arrivais dans cette chère ville de mon passé, et rendais visite à mon ancien lieu d’habitation. Je me retrouvais par hasard au pied de ce miracle architectural qu’est un ancien fenil transformé en opéra d’un comique absolu, et tout cela par la magie du décor artisanal, dont la qualité française, et surtout la durabilité issue des technologies fluettes importées des États-Unis, n’était plus à prouver. Le rejeton minable d’une lignée provinciale qui avait tout raté, sauf le placement immobilier et la façade de circonstance, voulait transformer sa vie et son foncier en une production internationale qui ne programmait à ce jour que d’humbles amuseurs locaux. Un rêve kitschissime ! Du trottoir d’en face, je devisais tranquillement parmi les quelques passant par là, lorsque j’aperçus cet enflé pansu qui sortait de son établissement. Je connaissais par le trombinoscope local, le visage de ce conseiller municipal, mais lui, évidement, ne pouvait connaître le mien. Il fut réellement ébahi lorsque je l’abordais pour l’énerver de ma raillerie mordante et rancunière au sujet de son bouffe provincial. Comme à son habitude, il s’emporta jusqu’à me menacer de je ne sais plus quelle horreur de son goût. Je le rattrapais en lui tendant ma carte tout en l’invitant à mettre ses vantardises en action, les occasions de s’amuser n’étant plus aussi fréquentes. Et puis, comme je brûlais d’envie de l’entendre fulminer davantage à mon endroit, et sans mégoter, je l’invitais à attendre quelques minutes de plus, lui promettant tel un cassandre de pacotille, une fumante récréation qu’aucune de ses affiches ne sauraient lui proposer aussi rapidement que moi. Son casino de province, devant ses yeux écarquillés, prenait tout simplement feu, et de hautes flammes venaient déjà lécher la façade de son Parnasse flamboyant. Tout s’écroula.

            Comment expliquer aux pandores, sinon par l’invocation d’une surprenante coïncidence, ma présence au moment de l’embrasement et mes propos étrangement concomitants ? Je n’avais d’autres explications à leur fournir que mon arrivée fortuite la veille, le dépôt de mon sac dans une taule minable que la ville et les propriétaires osaient pompeusement taxer d’hôtel, et que je m’empresserai de partir de ce lieu funeste aussitôt qu’ils seraient disposé à comprendre l’innocent hasard qui m’avait amené dans leur charmante bourgade. Je ne mentionnais pas, bien sûr, les envois dont il m’avait gratifié autrefois. La plainte fut retirée.

            C’est en homme reposé et satisfait que je m’éveillais de cette surprenante sieste. L’annonce de l’incendie au journal télévisé du soir ne m’émus pas plus que cela, mais m’obligea tout de même à ressortir de sa cachette mon objet-totem1, afin de vérifier et d’être certain de ne pas être cette fois-ci dans un second rêve imbriqué dans le premier. Cela aurait pu être tellement trop beau pour être vrai ! Et pourtant…



1 L’objet-Totem est personnel et secret. C’est un bidule ayant une propriété physique particulière d’équilibre, de suspension, de mouvement, etc., qui permet de reconnaître l’état de rêve ou de veille dans lequel l’on se trouve.

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ONIROCEPTION 2 (la suite)

 

            Mon deuxième rêve fut le plus inquiétant. Et à peine réveillé, je m’interrogeais intensément sur ses possibles significations. On ne rigolait plus.

               Je m’étais directement retrouvé devant un banal entretien télévisé où un journaliste qui ne voulait pas paraître paumé, tentait de se faire l’intermédiaire entre un expert de la Société Française d’Énergie Nucléaire (SFEN) et deux membres du syndicat SUD Énergie qui venait de lancer un ultimatum à la direction d’EDF pour, dixit, les irresponsabilités de leur direction quant à la sureté, les infractions au code du travail et la discrimination syndicale. Un chantage au blocage. Les citoyens allaient peut-être manquer de jus, cela dépendrait de la mobilisation et de la détermination de la base. Et ça valait bien une émission de la plus haute nécessité. Sauf que. La discussion tourna rapidement court face à la langue de bois et à la morgue dudit expert. Un appel à la grève totale fut immédiatement lancé sur les ondes comme une malédiction d’un templier sur le bûcher de l’antenne. Le mot totale, à longtemps fait froid dans le dos aux anciennes générations qui avaient entendu parler des deux « guerres totales » qui chacune mobilisèrent tous les partis politiques dans une espèce d’unanimité va-t-en-guerre. Le peuple à la guerre, bien sûr. Pas eux.

          En ce jour crucial, une démonstration de force menée par le Groupement Intersyndical de l’Industrie Nucléaire (GIIN) fut filmée et envoyée au clan France Télévisions, qui, pour ne pas perdre définitivement toute crédibilité, fut contraint et forcé de divulguer à l’heure de grande écoute le documentaire face aux extraits dévoilés auparavant sur les réseaux sociaux et repris par les chaînes privées. Ce fut brutal et cinglant comme un couperet de boucher tombant sur le cou d’un canard vivant. Ça giclait de partout, et le canard courait toujours.

          Je me retrouvais dans une de ces maousses salles de contrôle, illuminée par un plafond translucide, qu’un long mouvement panoramique de la caméra nous montrait ceinturée de cloisons démesurément longues, peintes et parsemées d’un enchevêtrement labyrinthique de lignes, rouges, vertes et bleues sur lesquelles étaient rangé des milliers de cadrans alignés, de lumignons scintillants et de boutons aux formes bizarroïdes. Tout cela longé et doublé sur le devant par un infiniment long pupitre de commande recouvert de milliers de commutateurs, de panneaux entiers de petits boutons et de curseurs, de rupteurs et d’autres disjoncteurs. Le zoom-avant nous mena vers un groupe d’hommes et de femmes aux airs déterminés guettant un signe de leur délégué, qui, après un incompréhensible énoncé et un signe du menton, firent tomber tous d'un même geste sur plusieurs commutateurs la nuit dans ce hall interminable. Par la magie de l’iris à lamelles qui ajusta sa focale dans la noirceur environnante, apparu sous nos yeux fascinés, tout un réseau de fibres luminescentes rouges, vertes et bleues, qui, semblable à un réseau sanguin en activité, propulsait à grande vitesse et en toutes directions des chatoiements envoûtants.

            Le boniment incompréhensible du délégué repris un court instant, puis tout s’éteignit définitivement.

          Silence

                                       Ténèbres

                                                                             Paralysie

          Nous étions dans une grande pièce lumineuse et octogonale, aux huit faces vertes légèrement bombées, comme capitonnées d’un métal verdâtre, de ce vert dégueulasse commun aux espaces gouvernementaux. Il n’y avait rien. Du rien de partout, du sol au plafond. Du rien, hormis cette insupportable sensation d’être coincé dans une immense cellule faite sur mesure pour un titan échappé d’une expérience lointaine. Un grand vide octogonal et verdâtre. Un vide utilitaire. Il n’y avait rien. Étrangement rien.

          Le professeur expert en rayonnements ionisants, la tête tournée vers la dame en blanc qui m’accompagnait, nous expliquait avec un plaisir non dissimulé – comme si nous étions en toute sécurité au dessus d’un gouffre abyssal –  que nous nous tenions au centre parfait du réacteur, pile au dessus de la cuve et des barres de contrôle. Le goût qu’ont ces gens pour les associations de mots qui te font immédiatement douter de tout. Barres de contrôle ! La moindre défaillance, et ils sont tous en train de prier pour que l’incident ne dépasse pas les critères admissibles. La prière sans doutes aucun. Pendant que je tergiversais, je contemplais ce mec allongé devant moi, face contre le sol, serrant encore fermement au bout de son bras droit tendu devant sa tête, un manche noir mat au bout duquel s’était tordu une raquette de tennis carrée de la même couleur. J’examinais ce pauvre type qui semblait s’être étalé d’un coup de tout son long, sans aucune retenue. Pas de traces. Il avait l’air d’un jeune gars costaud arrivé dans une entreprise où l’on n’aimait pas les jeunes gars costauds. En tout cas, il était bien mort. Comme je le tâtais du bout de ma chaussure pour sentir à quel point il était raide, le professeur se tourna vers moi, et déclara avec enthousiasme :

Ces jeunes sont des héros ! Il n’y a qu’eux pour endurer ces conditions particulièrement extrêmes ! Il savait le sort qui l’attendait, mais il y est allé plein de courage, plein de sa jeune vigueur et le sourire aux lèvres…

          En clair, il était mort heureux, quoi. Soit, bienheureux comme un simple d’esprit. Soit, nécessiteux et arrivé au bout de son rouleau de pièces de un euro. On avait dû lui promettre une maigre pension pour sa femme et son gosse, avec un beau portrait de lui en couleur, qui trônait peut-être sur la tablette près de la porte d’entrée – ou de la sortie – c’est selon. En tout cas, ça faisait un bon bout de temps qu’il était raide. Je sentis d’un coup monter en moi cette espèce d’agitation caractéristique qui faisait que mes jambes avaient l’envie pressante de courir pour s’échapper. On était chez les fous furieux ! Il était grand temps de mettre les bouts ! Et le zigoto ravi-béat qui nous débitait son laïus était peut-être un autre de ces kamikazes. On nageait en pleines radiations… Fallait que je me trisse vite fait de ce piège !

            L’alarme se mit à sonner dès que j’eus franchi le pas de la porte de cette casemate asilaire…

 

            Je me réveillais tourné du bon côté du lit. Je n’avais plus qu’à tendre le bras pour enfoncer la touche sommitale de mon réveille-matin, et pousser le petit cran pour qu’il ne sonnât pas à nouveau dans les deux minutes suivantes. Nous étions arrivés au petit matin, et je restais dix bonnes minutes, les yeux ouverts, à réfléchir à ce qu’il allait arriver à partir du moment où, en posant le pied sur le parquet, j’allais valider cette nouvelle journée. Il me faudra attendre les prochaines informations, et, saisir mon objet-totem1 pour vérifier…

 

 

 

                                                                 Je n’arrivais pas à sortir du lit...



1 L’objet-Totem est personnel et secret. C’est un bidule ayant une propriété physique particulière d’équilibre, de suspension, de mouvement, etc., qui permet de reconnaître l’état de rêve ou de veille dans lequel l’on se trouve.

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