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ONIROCEPTION

 

 

          Tout commença par un simple spectacle associatif et académique. Une amie d’autrefois, professeure de musique fossilisée dans des partitions ampoulées et déclamatoires, nous avait fait parvenir l’affiche et les dates du prochain concert annuel que ses élèves donneraient, sous les regards bienveillants des amis, des amis des amis, des facebookeurs. Elle utilisa pour cela nos adresses mèl, et nous reçûmes à domicile ses annonces en dehors de tout discernement et de toute confidentialité. Ce nous, c’était eux et moi-même inclus, exhibés en haut de nos messageries, dans une très longue liste d’adresses d’une toute aussi longue série de gens dont j’avais jusque là ignoré l’existence.

— Et vous pensez qu’on va gober ça ?...

— Bien obligé, brigadier, sinon comment expliquer cette coïncidence, leur répondis-je poliment.

            Un édile de la république avait porté plainte contre moi pour insultes, menaces de mort et incendie volontaire de ses biens privés. L’avocat n’avait pas fait dans la demi-mesure. Mais bon. Sans rancune. Il était grassement payé pour cela.

            J’avais reçu, quelques jours après l’envoi de cette vieille amie, plusieurs messages me vantant la prochaine ouverture de ce qui s’annonçait comme étant la nouvelle Scala française des arts majeurs, patronnée par une actrice sur le retour, qui avait connu en son temps la reconnaissance affectueuse du public et hormonale des producteurs. Nous naviguions tous azimuts en plein dans le classique et le routinier. Ce pitoyable publicitaire de pacotille qui savait traîner son museau par terre mieux que n’importe quel clabaud, avait pioché sans vergogne dans notre messagerie amicale pour glorifier sa prochaine saison théâtrale. Je lui avais répondu aimablement ce que je pensais de l’usage qu’il faisait de listes privées à des fins commerciales. Il me fit don de cette réponse :

— Mon dieu pardonnez moi .....une annonce généreuse de concerts vous gêne à ce point ? ne m'envoyez pas alors de mails .....je ne m'étonnes (sic) aucunement qu'il y ait des guerres à vous lire

faites moi un procès.

            La classe ! Je le sommais de me rayer simplement de ses listes, et il m’inonda sous un déluge de ses annonces généreuses durant deux longs mois. C’était autrefois le délai légal à attendre avant de pouvoir se retourner vers les autorités compétentes. Le gamin insupportable qui sommeillait en lui ne demandait qu’à jouer de la souris numérique autrefois dotée d’une fine queue minuscule en plastique mou. J’avais dû recevoir l’équivalent de trois forêts de ses papiers pixelisées. Et au jour fatidique, bienheureusement, tout cessa.

            Trois années passèrent depuis, et hier, dans la fin de l’après-midi, j’arrivais dans cette chère ville de mon passé, et rendais visite à mon ancien lieu d’habitation. Je me retrouvais par hasard au pied de ce miracle architectural qu’est un ancien fenil transformé en opéra d’un comique absolu, et tout cela par la magie du décor artisanal, dont la qualité française, et surtout la durabilité issue des technologies fluettes importées des États-Unis, n’était plus à prouver. Le rejeton minable d’une lignée provinciale qui avait tout raté, sauf le placement immobilier et la façade de circonstance, voulait transformer sa vie et son foncier en une production internationale qui ne programmait à ce jour que d’humbles amuseurs locaux. Un rêve kitschissime ! Du trottoir d’en face, je devisais tranquillement parmi les quelques passant par là, lorsque j’aperçus cet enflé pansu qui sortait de son établissement. Je connaissais par le trombinoscope local, le visage de ce conseiller municipal, mais lui, évidement, ne pouvait connaître le mien. Il fut réellement ébahi lorsque je l’abordais pour l’énerver de ma raillerie mordante et rancunière au sujet de son bouffe provincial. Comme à son habitude, il s’emporta jusqu’à me menacer de je ne sais plus quelle horreur de son goût. Je le rattrapais en lui tendant ma carte tout en l’invitant à mettre ses vantardises en action, les occasions de s’amuser n’étant plus aussi fréquentes. Et puis, comme je brûlais d’envie de l’entendre fulminer davantage à mon endroit, et sans mégoter, je l’invitais à attendre quelques minutes de plus, lui promettant tel un cassandre de pacotille, une fumante récréation qu’aucune de ses affiches ne sauraient lui proposer aussi rapidement que moi. Son casino de province, devant ses yeux écarquillés, prenait tout simplement feu, et de hautes flammes venaient déjà lécher la façade de son Parnasse flamboyant. Tout s’écroula.

            Comment expliquer aux pandores, sinon par l’invocation d’une surprenante coïncidence, ma présence au moment de l’embrasement et mes propos étrangement concomitants ? Je n’avais d’autres explications à leur fournir que mon arrivée fortuite la veille, le dépôt de mon sac dans une taule minable que la ville et les propriétaires osaient pompeusement taxer d’hôtel, et que je m’empresserai de partir de ce lieu funeste aussitôt qu’ils seraient disposé à comprendre l’innocent hasard qui m’avait amené dans leur charmante bourgade. Je ne mentionnais pas, bien sûr, les envois dont il m’avait gratifié autrefois. La plainte fut retirée.

            C’est en homme reposé et satisfait que je m’éveillais de cette surprenante sieste. L’annonce de l’incendie au journal télévisé du soir ne m’émus pas plus que cela, mais m’obligea tout de même à ressortir de sa cachette mon objet-totem1, afin de vérifier et d’être certain de ne pas être cette fois-ci dans un second rêve imbriqué dans le premier. Cela aurait pu être tellement trop beau pour être vrai ! Et pourtant…



1 L’objet-Totem est personnel et secret. C’est un bidule ayant une propriété physique particulière d’équilibre, de suspension, de mouvement, etc., qui permet de reconnaître l’état de rêve ou de veille dans lequel l’on se trouve.

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ONIROCEPTION 2 (la suite)

 

            Mon deuxième rêve fut le plus inquiétant. Et à peine réveillé, je m’interrogeais intensément sur ses possibles significations. On ne rigolait plus.

               Je m’étais directement retrouvé devant un banal entretien télévisé où un journaliste qui ne voulait pas paraître paumé, tentait de se faire l’intermédiaire entre un expert de la Société Française d’Énergie Nucléaire (SFEN) et deux membres du syndicat SUD Énergie qui venait de lancer un ultimatum à la direction d’EDF pour, dixit, les irresponsabilités de leur direction quant à la sureté, les infractions au code du travail et la discrimination syndicale. Un chantage au blocage. Les citoyens allaient peut-être manquer de jus, cela dépendrait de la mobilisation et de la détermination de la base. Et ça valait bien une émission de la plus haute nécessité. Sauf que. La discussion tourna rapidement court face à la langue de bois et à la morgue dudit expert. Un appel à la grève totale fut immédiatement lancé sur les ondes comme une malédiction d’un templier sur le bûcher de l’antenne. Le mot totale, à longtemps fait froid dans le dos aux anciennes générations qui avaient entendu parler des deux « guerres totales » qui chacune mobilisèrent tous les partis politiques dans une espèce d’unanimité va-t-en-guerre. Le peuple à la guerre, bien sûr. Pas eux.

          En ce jour crucial, une démonstration de force menée par le Groupement Intersyndical de l’Industrie Nucléaire (GIIN) fut filmée et envoyée au clan France Télévisions, qui, pour ne pas perdre définitivement toute crédibilité, fut contraint et forcé de divulguer à l’heure de grande écoute le documentaire face aux extraits dévoilés auparavant sur les réseaux sociaux et repris par les chaînes privées. Ce fut brutal et cinglant comme un couperet de boucher tombant sur le cou d’un canard vivant. Ça giclait de partout, et le canard courait toujours.

          Je me retrouvais dans une de ces maousses salles de contrôle, illuminée par un plafond translucide, qu’un long mouvement panoramique de la caméra nous montrait ceinturée de cloisons démesurément longues, peintes et parsemées d’un enchevêtrement labyrinthique de lignes, rouges, vertes et bleues sur lesquelles étaient rangé des milliers de cadrans alignés, de lumignons scintillants et de boutons aux formes bizarroïdes. Tout cela longé et doublé sur le devant par un infiniment long pupitre de commande recouvert de milliers de commutateurs, de panneaux entiers de petits boutons et de curseurs, de rupteurs et d’autres disjoncteurs. Le zoom-avant nous mena vers un groupe d’hommes et de femmes aux airs déterminés guettant un signe de leur délégué, qui, après un incompréhensible énoncé et un signe du menton, firent tomber tous d'un même geste sur plusieurs commutateurs la nuit dans ce hall interminable. Par la magie de l’iris à lamelles qui ajusta sa focale dans la noirceur environnante, apparu sous nos yeux fascinés, tout un réseau de fibres luminescentes rouges, vertes et bleues, qui, semblable à un réseau sanguin en activité, propulsait à grande vitesse et en toutes directions des chatoiements envoûtants.

            Le boniment incompréhensible du délégué repris un court instant, puis tout s’éteignit définitivement.

          Silence

                                       Ténèbres

                                                                             Paralysie

          Nous étions dans une grande pièce lumineuse et octogonale, aux huit faces vertes légèrement bombées, comme capitonnées d’un métal verdâtre, de ce vert dégueulasse commun aux espaces gouvernementaux. Il n’y avait rien. Du rien de partout, du sol au plafond. Du rien, hormis cette insupportable sensation d’être coincé dans une immense cellule faite sur mesure pour un titan échappé d’une expérience lointaine. Un grand vide octogonal et verdâtre. Un vide utilitaire. Il n’y avait rien. Étrangement rien.

          Le professeur expert en rayonnements ionisants, la tête tournée vers la dame en blanc qui m’accompagnait, nous expliquait avec un plaisir non dissimulé – comme si nous étions en toute sécurité au dessus d’un gouffre abyssal –  que nous nous tenions au centre parfait du réacteur, pile au dessus de la cuve et des barres de contrôle. Le goût qu’ont ces gens pour les associations de mots qui te font immédiatement douter de tout. Barres de contrôle ! La moindre défaillance, et ils sont tous en train de prier pour que l’incident ne dépasse pas les critères admissibles. La prière sans doutes aucun. Pendant que je tergiversais, je contemplais ce mec allongé devant moi, face contre le sol, serrant encore fermement au bout de son bras droit tendu devant sa tête, un manche noir mat au bout duquel s’était tordu une raquette de tennis carrée de la même couleur. J’examinais ce pauvre type qui semblait s’être étalé d’un coup de tout son long, sans aucune retenue. Pas de traces. Il avait l’air d’un jeune gars costaud arrivé dans une entreprise où l’on n’aimait pas les jeunes gars costauds. En tout cas, il était bien mort. Comme je le tâtais du bout de ma chaussure pour sentir à quel point il était raide, le professeur se tourna vers moi, et déclara avec enthousiasme :

Ces jeunes sont des héros ! Il n’y a qu’eux pour endurer ces conditions particulièrement extrêmes ! Il savait le sort qui l’attendait, mais il y est allé plein de courage, plein de sa jeune vigueur et le sourire aux lèvres…

          En clair, il était mort heureux, quoi. Soit, bienheureux comme un simple d’esprit. Soit, nécessiteux et arrivé au bout de son rouleau de pièces de un euro. On avait dû lui promettre une maigre pension pour sa femme et son gosse, avec un beau portrait de lui en couleur, qui trônait peut-être sur la tablette près de la porte d’entrée – ou de la sortie – c’est selon. En tout cas, ça faisait un bon bout de temps qu’il était raide. Je sentis d’un coup monter en moi cette espèce d’agitation caractéristique qui faisait que mes jambes avaient l’envie pressante de courir pour s’échapper. On était chez les fous furieux ! Il était grand temps de mettre les bouts ! Et le zigoto ravi-béat qui nous débitait son laïus était peut-être un autre de ces kamikazes. On nageait en pleines radiations… Fallait que je me trisse vite fait de ce piège !

            L’alarme se mit à sonner dès que j’eus franchi le pas de la porte de cette casemate asilaire…

 

            Je me réveillais tourné du bon côté du lit. Je n’avais plus qu’à tendre le bras pour enfoncer la touche sommitale de mon réveille-matin, et pousser le petit cran pour qu’il ne sonnât pas à nouveau dans les deux minutes suivantes. Nous étions arrivés au petit matin, et je restais dix bonnes minutes, les yeux ouverts, à réfléchir à ce qu’il allait arriver à partir du moment où, en posant le pied sur le parquet, j’allais valider cette nouvelle journée. Il me faudra attendre les prochaines informations, et, saisir mon objet-totem1 pour vérifier…

 

 

 

                                                                 Je n’arrivais pas à sortir du lit...



1 L’objet-Totem est personnel et secret. C’est un bidule ayant une propriété physique particulière d’équilibre, de suspension, de mouvement, etc., qui permet de reconnaître l’état de rêve ou de veille dans lequel l’on se trouve.

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INTERMÈDE


            On me pousse allongé sur un chariot. Un brancard ? Étendu sur le dos, je vois passer les néons comme couché sous les luminaires hâtifs d’une autoroute, l’éclairage alternant prestement avec l’ombre. L’infernale odeur d’éther qui envahit mes narines pousse mon inquiétude à son paroxysme. Les sordides couleurs vertes de l’angoisse accompagnent le tressautement de mon lit à roulettes poussé sur les stries irrégulières d’un vieux carrelage à grands carreaux disjoints. Les deux grosses pétasses en blouses blanches qui me propulsent au travers des couloirs sinueux transpirent la joie malsaine. Elles devisent discrètement. Du silence de l’oubli aux profondeurs cimentées, seul l’écho des portes qui claquent résonnent à mes oreilles. L’ascenseur descend en tremblant dans les profondeurs d’un bâtiment ronronnant de ses multiples boyaux. Des grilles archaïques poussées sèchement grincent sur leurs roulements discordants. Des portes à double battants caoutchouteux se referment en alternance d’un son suffisamment étouffé pour ne pas inquiéter le monde d’en haut. Au détour d’un conduit vouté gainé de gros tubes crasseux, elles m’enfoncent dans un réduit sombre et puant l’humide moisissure des bas-fonds. Elles échangent silencieusement quelques mots en me jetant de brefs regards… L’une sort.

            Après avoir dégrafé plusieurs boutons de sa tunique, la grosse dondon glisse un pot creux qui résonne tout contre ma couche, monte dessus et m’enjambe. Elle me sort la bite et me l’astique soigneusement de sa grosse main boudinée. J’aperçois le brillant de sa bague en toc qui étincelle rapidement par intermittences. Puis elle me dévoile son large triangle noir en écartant sa tunique. Elle s’incruste sur moi et commence à se secouer pesamment en m’écrasant le ventre avec cadence. J’ai sa bave qui me dégouline abondamment sur la face, filandreuse et ondoyante au rythme terrifiant de son odieuse chevauchée. Frénétiquement déchaînée et à bout d’haleine, elle finit par me cracher dessus en me gueulant un puissant juron de soulagement. L’autre entre aussitôt. Échange. Pareille, tout aussi endiablée, débridée, la salope est davantage penchée sur moi, me tenant furieusement de ses deux mains bien serrées sur mon col, me transperçant de son regard éperdument louche qui me traverse comme une vitre transparente. Le sperme et le sang mélangés finissent par s’écouler chaudement le long de la déclivité de mes cuisses. Son halètement strangulant m’entraîne vers les ténèbres vociférantes de ma fin étouffante. Dans l’ultime obscurité …

            Je me réveille d’un coup, en poussant un hurlement de terreur, trempé de transpiration et enrubanné comme une momie empoissée dans mon lit, haletant, le cœur battant furieusement à tout rompre...

Putain de rêve de merde !...

          Je me calme, je reprends doucement contenance. Je récupère, me retrouve et me remets peu à peu. Après avoir lentement retrouvé mes sens, je sais maintenant, assurément, qu’on ne peut pas mourir emporté par ses chimères oniriques.

C‘est une précision de grande importance ! Capitale…

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ONIROCEPTION 3 (la suite et la fin)

 

            Je n’arrive pas à sortir de mon lit…

            Quelle clarté ! Complètement aveuglé par la clarté de ma chambre. Chambre blanche. Vivement blanche. D’ailleurs elle est là. Blanche est penchée sur moi, en pleurs. Elle me tient la main, émue, émouvante. Je veux lui dire un truc.

            Je n’arrive pas à parler…

         J’ai les mâchoires engourdies. Autant tout fermer. Les yeux. La bouche. Les oreilles. Je me concentre sur la chaleur de sa main… Somnolences… Mon objet-totem est égaré depuis longtemps maintenant.

            Une grosse dondon tout de blanc vêtue avec deux énormes seins compressés posés sur un ventre arrondi et bedonnant vient me parler de sa voix débile de petite fille stupide. Me demande comment je vais. Si je suis content de rentrer. Qu’il fait beau et qu’il faut que je me dépêche pour ne pas faire attendre. Bref. Elle me dévide tout l’écheveau des routinières formules d’usage. Parfois c’est agréable à entendre quand on veut parler coûte que coûte mais qu’on ne sait pas par quoi commencer. Là, carrément, elle me pompe de mon air !...

            Dans la voiture qui me ramène à la maison, j’aime à regarder les arbres courir le long de la route. Me perdre dans le défilement rapide des herbes du fossé. D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours aimé cela. Je recherche un point fixe et flou, perdu au milieu de la succession impétueuse d’herbes, de cailloux, de touffes de plantes, de branches mortes, de mottes. Ce point qui n’existe nulle part, ce rond englobant est très difficile à conserver. C’en est même hypnotique. Je me sens comme confus. J’essaie de remettre du sens à tout cela. Blanche n’est plus là. Simplement une bande verte plantée au fond de mon horizon. J’ai soif. Il n’y a personne pour me donner à boire, m’indiquer où je pourrais trouver de l’eau fraîche et désaltérante. Je somnole… Je ne comprends rien à la façon dont on s’occupe de l’éclairage ici. Tout est éteint, et tout est sombre. Est-ce mon rêve ou bien je viens de me réveiller encore une fois ? Il fait jour. Il y a une bande vert mousse sur le mur en face de moi. Des rondins sont posés au sol, alignés, bout à bout, formant un immense rectangle, comme un terrain pour jouer aux boules. Une partie de pétanque sans participants. C’est marrant, dès qu’il y a un cochonnet, il y a le rituel de l’aniset. J’en sens l’odeur caractéristique. Les rituels sont rassurants, mais je trouve qu’il en faut beaucoup pour satisfaire les hommes. Et trop, c’est trop. C’est un peu comme ces promenades à heure fixe. Quand on se promène par envie, il y a forcément un peu de bonheur au bout du chemin. Je n’aimerais pas être promené comme un briffaud poilus et puant à bout de laisse, à bout de bras. On en voit des fois. On se demande même qui promène l’autre. On devrait créer une association de protection des possesseurs de chiens. Y’a trop de chiens.

            Je me réveille du bon côté du lit. J’aime avoir la descente à ma gauche. Je tends le bras pour éteindre mon réveille-matin. Il bipe depuis un bon bout de temps. Un rythme lancinant, binaire, pas terrible. Chiant, même.

            Mon colocataire est une personne bien particulière, à mon avis. J’espérais obtenir par sa présence, une aide qui ne tarderait pas à se manifester tôt ou tard. Soutirer certains arrangements qui, il faut bien le reconnaître, se font attendre. Rien donc, mais je suis patient. C’est à peine si j’ai une réponse à mes salutations matinales. Ce n’est pas le genre de type envahissant, même si nous nous croisons souvent, régulièrement. Parfois, j’en arrive à me demander si je ne ferais pas trop de bruit. À chacun de mes déplacements pour aller à la salle de bain, je finis par l’y retrouver aussi. Avec toujours cette façon de se présenter, frontale, le visage hermétiquement fermé, me regardant sans gêne, fixement. Avec confusion, car emporté par ma curiosité et ma myopie, je m’approche de lui pour mieux l’observer. Je ne vais tout de même pas prendre mes lunettes pour le dévisager, il me trouverait à raison impoli. Alors il fait immédiatement de même. Je pourrais croire qu’il le fait pour se moquer gentiment. Ou alors qu’il est mimétique. Je me penche, il se penche. Je me tourne, il se tourne. Nous nous quittons avec le même regard jeté de biais. Deux jumeaux. J’ai alors droit à un sourire complice. Moment de connivence. C’est quelqu’un de propre. Je me demande aussi s’il ne fouillerait pas un petit peu dans mes affaires. Il tape dans mon bar, c’est certain, et il boit sans problème les bouteilles de ma cave, me laissant un jour un bouchon qui traîne négligemment sur la crédence de la cuisine, un autre jour, un verre à pied au fond de l’évier, avec l’auréole rougeâtre du dépôt vineux desséché. Je ne lui en veux pas.

               L’autre nuit, j’ai fait un rêve désagréable. On pourrait se demander parfois, de quel côté l’on se trouve. Est-ce que notre vie ne pourrait pas être un rêve, et qu’au moment de mourir nous allons nous en réveiller ? Il y a tant de bizarreries dans les rêves.

            Un type mielleux assis derrière un large bureau me débite des propos dont je n’entends que quelques phrases de-ci de-là, de sa voix douceâtre, enrobeuse, enjôleuse. Je me méfie. Le genre de gars prétentieux et condescendant, le spécimen commercial et fier de l’être, qui vous fait l’article tout en se regardant regarder, en s’écoutant parler. En pleine démonstration. En pleine toute puissance. Une sorte de pédant qui te manifeste gentiment son désir de t’instruire, tout en te faisant comprendre que tu n’arriveras jamais à en comprendre autant, lui qui a suivi un parcours si remarquable. Une aide de loin. Avec en plus, une façon docte de sectateur, de doctrinaire, professorale et amphigourique. Le docteur en savoirs et tortillages obscurs, genre chef de secte, la mystique à fleur du regard. Ça a l’air de marcher pour lui, vu les deux gonzesses qui me dévisagent, assises jambes croisées, apparemment faites du même bois, et sorties du même tonneau. Un sourire de masques figés, sans teintes, communication zéro. L’une, rigide, vitrifiée, sévère, au regard gris en acier inoxydable, la Cruella insensible enrobée à la graisse d’essieu, et l’autre, beaucoup plus jolie malgré cette profonde mélancolie au service d’un mal mystérieux qui semble lui ronger de l’intérieur toute la boyasse. Le trio hermétiquement austère à cul plat. L’élégant zigoto qui continue de me débiter son laïus, me promet des jours radieux et de nouvelles amitiés qui augurent du pire. Ambiance asilaire assurée, comme dans le rêve précédent, au mitan de la centrale nucléaire. Je jette à tout hasard un petit coup d’yeux tout autour, des fois qu’il y aurait encore un type raide mort au sol, étendu avant l’âge. Il n’y a rien. Juste un petit bout de femme étrange, assise non loin de moi, face au trio, et qui semble si peinée d’être là, à entendre ce que lui dit l’autre docteur, que ça fait mal de la voir ainsi. Comme si elle s’était trouvée en audience, accusée et condamnée par le roi de la vente par correspondance du haut de son bureau de sinistre. La discussion est monotone mais sereine, psalmodique et rasoir. Nous sortons, nous débarrassons le plancher pour éviter d’ennuyer davantage ces messieurs-dames, et sans que je comprenne pourquoi, c’est là que l’alarme retentit au moment où nous passons le seuil de la porte. Je suis vraiment abonné à ce procédé de sortie de rêve qui confine au ridicule. Le scénariste installé à demeure dans ma ciboule manque totalement de ressources et semble arrivé en fin de course. Je conçois qu’il faille user certaines cordes narratives jusqu’à la trame, que les vieilles recettes sont de celles qui marchent le mieux, qu’une fin à tout est nécessaire, mais il me faudra tout de même songer à le remercier un de ces jours.

            Se plonger dans ses pensées. En être totalement absorbé, et en revenir éveillé en constatant que l’on dormait les yeux ouverts. Ma visiteuse est venue, nous sommes installés de biais, dans deux grands fauteuils qui sentent un peu l’urine et le produit désinfectant. Nous discutions. Je ne me souviens plus de quoi. Elle a le sourire de la personne en plein attendrissement. Je reprends le fil de ma pensée et lui raconte quelques uns de mes déboires :

« L’autre nuit, j’ai encore rêvé qu’une grosse dondon toute blanche est à nouveau venue se jeter lentement sur moi, insistant pour me faire avaler contraint et forcé un médicament dont je n’en voulais rien, m’accusant d’avoir recraché les précédents, les ayant soi-disant retrouvés sous mon lit. Elle m’a ensuite traîné à une table de cantine éclairée par de rudes néons blancs, m’y a fait assoir pour y coudoyer toute une brochette de quinteux cacochymes, et avaler une bouillie aussi puante que peu nourrissante. Ces rêves à répétition finissent par me lasser à la longue. Dire qu’à mes débuts, mes nuits voyageuses me procuraient l’extase d’une seconde vie agréable et améliorée, aux parfums exquis, agrémentée par la vision de panoramas incomparables. J’avais la chance d’explorer des ailleurs qui, sous l’apparence de l’absurdité, recelaient de petits bijoux expressionnistes. C’est aujourd’hui devenu morne et lassant. Il va me falloir mettre la pression sur mon scénariste, ou bien en changer. C’est devenu un véritable fardeau. J’en suis même arrivé à me méfier de mes sorties, qui finissent salement par ressembler de loin en loin à une certaine forme de psychose, où rêves et réalités se confondent, où sont entrelacés éveils et endormissements. Trouver un autre objet-totem est une sacrément rude tâche, car je dois le faire passer des deux côtés de mes réels pour pouvoir l’utiliser comparativement. Heureusement, je ne suis pas encore complètement seul, il y a mon colocataire qui vient me rendre visite régulièrement. Il est devenu plus loquace ces derniers temps, je peux davantage discuter avec lui. Il aura fallu finir enfermé ici pour qu’il me procure une certaine évasion, disons-le, avec ses discutions passionnantes. Voilà de nouveau la blanche dondon. Elle s’est maintenant dotée d’un cul énorme qui quand elle quitte ma chambre, remue comme deux grosse bouées du large, prise côte-à-côte dans le ressac. Je déteste cette nouvelle manie de venir me tourner et me retourner comme un paquet avec des bruits d’eaux et de gants que l’on pressent au dessus d’une cuvette, de vouloir à toute force essayer de me déshabiller pour me foutre au pieu alors que je vais me relever de toute façon, et de nous coller dans le noir intégral dès 20 heures par le joug du couvre-feu ».

            J’ai froid malgré les 27° du gros thermomètre géant accroché au mur. Je vais m’allonger au chaud sous mes couvertures. Je suis si fatigué. Les vieux ça aime se plaindre. Ça aime raconter ses petits bobos. C’est bizarre cette manie ! Peut-être qu’à force d’en fréquenter quelques uns, ils finissent par me déteindre dessus. Leur détachement de fin d’existence, leur indifférence déclinante, leur renoncement de mourant ne finit par leur donner un intérêt centré que sur leur petit trou du cul, et de nous en faire subir de ces discussions implacablement ennuyeuses. Peut-être n’étaient-ils réglés que sur leur trou de balle toute leur vie durant, et maintenant qu’ils se dessèchent inéluctablement et que ça leur gratte la rondelle, ils ne pensent et ne parlent plus que de ça, fatalement !... Je vous dis ça, parce que l’autre jour, en fouillassant les tiroirs de mon bureau, je pose la main sur un téléphone poussiéreux qui stagnait là. L’allumage me fit découvrir un couple se tenant par l’épaule en page d’accueil. L’air niais des imbéciles heureux. Tout un monde caché n’attendait que ma visite du bout de mes doigts ripant sur l’écran crasseux. Toutes sortes de photos, dont à mon grand étonnement, celles de mon colocataire. Il faudra que je lui signale la chose. Il y avait également des messages écrits. Ma curiosité l’emporta. Ceux-là parlaient de visites, de rendez-vous auxquels je n’y comprenais rien. Des messages audio. L’un d’eux me posait question. Qui pouvait s’exprimer de la sorte ? Et à qui cela était-il adressé ? Quel périclitant pouvait penser être compris avec un tel charabia ?

— L’autre grimpante me clignote des immunités, des ipulilées à la vallée, des pilules à l’avaler que je ne pouvais pas recracher par terre. Elle me traîne une ascension de mortelle, complètement mécontente dedans mon lol – de tout mon lol – de dessous mon lot. De salit mon lot et de salope sous mon lit. Elle me traîne à ses totaux, à sa table est longue et la lumière, c’est un fort – un format – c’est fort matique dans les yeux. Des zayeux qui toussent, qui tous à toucher du coude pour tous bouffer une bouillie de campagnards pas si sonnante – paso – pas sot s’y sont du tout. Pouah ! J’aimerais des lasagnes. À qui faut s’en lasser ?  S’en masser sans saucer ? Tu sais toi ? J’aurais pu avant. Avant. Autre avant je voyageais beaucoup autrefois, d’autres fois, d’hautes voies des doigts plein de démangeaisons qui me laissaient canarval. Oui – oui. Avec des verrats. Plein de verrats améliorés. Vers ailleurs mes lieux dorés. Plein !  Aujourd’hui c’est minime et lassant. Du temps où c’était universitaire tu sais… Univers, tu sais. En plein sien saut-rebut sur mes bénéfices. Des édifices de rêves, tous unis vers la leur. Complètement insolite.  Ou bien en changer… Mais je ne suis pas encore postal, heureusement ! Ahahah… J’en suis même paternel. Mon futuriste est venue ! Tu sais l’amerloque. La mère loque. La loque à terre. Du lot qu’a terre qu’est venu… On peut mieux faire des discussions tournées, maintenant, évasées, disons-le, davantage évadé. Mais voilà de nouveau Blanchette, elle s’est dotée potelée d’un gourdin monumental, quand elle quitte l’année avec ses entrechats qui remuent comme soixante-vingt sept gueuses du large. Je déteste son intelligence en limonade de pedzouille, de me tourner et retourner comme un nabab avec des auvents d’eaux et de rabots à siphons. … De me déshabiller de force. Je vais me plaindre. Tout ça pour me foutre au lot, au lo – ololo… au lomoteur, au lotomoteur, alors que je vais me relever d’aucune tempête dans le noir des 20 margelles, par la couverture. Du rancard vers ture. À caddie. Qu’a dit plus tard de toute façon…

        On aurait dit un message codé. Un texte crypté. Sans la clef de l’encodage, impossible de comprendre quoi que ce soit. Littéralement indigeste. En tout cas, j’espérais bien avoir une réponse à mes questions. Mais par où fallait-il commencer ?...

            L’autre jour, pendant que je discutais avec ce type en blanc, aimable comme tout, qui se promène de temps en temps par ici, j’en profitais pour jeter un coup d’œil par-dessus son épaule et lire ce qu’il écrivait longuement sur l’écran de son ordinateur. Au détour des alignements de mots, j’y découvrais mon nom. Parmi eux, y figurait, souligné : Dysphasie. Avant de tout oublier, je notais rapidement sur un papier :

Dysphasie : Penser à chercher la définition sur ordinateur à un moment de libre.

            Une nuit, pendant l’absence de la fille de garde, je m’introduisis dans l’ordinateur. Je n’y comprenais rien. J’avais l’impression de tourner en rond. Il fallut m’y reprendre à plusieurs reprises, à chaque fois que je redécouvrais mon petit bout de papier planqué au fond d’une de mes poches. Une autre nuit, je cliquais au hasard. En voyant mon nom, je découvris que le monsieur en blanc s’appelait Olivier Duval – Stagiaire infirmier psychiatrique. Il avait inscrit en caractères gras : Démence sénile. Syndrome extrapyramidal. Le pauvre gars. On n’imagine pas quand un type passe devant soi, et vous salue aimablement, combien il peut trimballer comme somme de soucis. Mais tout de même, ça m’amusait de savoir que cet infirmier avait lui aussi besoin d’un pense-bête. Je cliquais. Aussitôt une page manuscrite sur papier quadrillé, cadrée légèrement de traviole titrait en gros :

Aphasie_Soutenance_memento.pdf.

Et y’en avait de ces mots bizarroïdes… Aphasie. Dysphasie. Paraphasie. Schizophasie. Jargonaphasie.  Néologisme. Paralogisme. Psittacisme. Verbigération.  Glossolalie. Écholalie. Palilalie et plein d’autres saloperies du même genre…Tout ça pour ça ! Plein de mots pour désigner ceux qui se cognent de très gros problèmes de langage. Je ne voyais pas l’intérêt de marquer toutes ces différences si minimes. En tout cas, le bonhomme dont j’avais la voix enregistrée sur le portable de mon colocataire était bel et bien dans la merde. Il allait se taper toute une liste de médications impossibles et invraisemblable. Pauvre gars. Le monde est étonnant. Aberrant. Singulier. Après avoir lu tout ça, je me dis que mon scénariste tient encore la route, finalement. Je crois que je vais le garder encore un peu. Ces gens habillés de blanc ont la sale manie de fouiller partout. Des fouineurs. La grosse dondon avait dû tomber sur le téléphone et faire écouter le message enregistré à cet infirmier. Le fait que mon nom soit associé aux problèmes de langage de ce type était proprement vexant. Humiliant même ! Je prenais aussitôt un papier et y écrivait :

Penser à effacer discussion bizarre de l’inconnu téléphone colocataire tiroir haut gauche bureau.

            Je n’étais pas mécontent de mon coup. Je me souviens de m’être ensuite perdu parmi des centaines de chaises et de fauteuils disposés de façon extravagante tout le long des rues du village. Je déambulais ainsi, longtemps je crois. C’est une femme charmante et souriante qui vint à mon aide, qui me fit enfin pénétrer dans mon studio. De façon originale, j’avais collé mon portrait sur le devant de ma porte extérieure. Cette idée me plaisait bien. Je m’endormis tranquillement, flottant dans l’odeur familière du lieu. Une odeur qui me suivait depuis toujours. Je ne fis pas de rêves cette nuit là.

Anosognosie  n.f.

Méconnaissance par le patient de l'affection dont il est atteint.
Elle peut être totale, persistant en dépit de toutes les preuves les plus évidentes de son affection (hémiplégie, par ex.) données au sujet. Elle peut être partielle, le malade reconnaissant alors l'existence de l'affection mais minimisant considérablement ses conséquences. L’anosognosie est aussi fréquemment rencontrée dans les démences dégénératives, en particulier dans la maladie d’Alzheimer où elle est souvent précoce.


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