Chapitre Trois

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Chapitre Trois

 

 

          J’avais passé une sale nuit. Des heures vautré dans le plumezingue face à la gobeuse aux images bleutées, zapette en main, m’avait noyé le cervelet dans un embrouillamini d’images écœurantes. La pandémie qui nous était tombée sur le paletot n’était rien face au manque d’explications rassurantes que l’on était en droit d’attendre des spécialistes qui se pressaient à tour de rôle sur les chaînes dites d’infos. L’incroyable aplomb des professionnels de la profession auto proclamés experts ! ! ! L’audacieuse promesse que tout était sous contrôle chez nous, que l’on ne risquait rien tout en regardant l’hécatombe se profiler et envahir l’espace de notre planète n’arrangeait rien à mon état. Le constat était alarmant. J’en faisais des bonds dans mon lit de moiteur toutes les nuits. L’angoisse était grimpée à mon bord et grignotait mon agencement interne du fond de la cale. Heureusement, une petite souris fichtrement bien arrondie de partout tout comme il faut venait d’arriver at home pour accompagner mes agitations nocturnes qui finissaient bien souvent dans ses bras tremblant. À deux dans un lit de 90 posé à même le sol, ça force le contact quand y’a soucis en la demeure. C’était l’emboitement des désespérés avec resserrements et convulsions. Et bernique pour la distanciation ! Pas de masque. Pas de capote. Rien ! (elle m’avait assuré qu’elle était clean, ça tombait bien, j’avais déjà eu le Sida, je ne voulais pas le rechoper[1]…)

          Je décidais mordicus de passer à l’action. Les échanges sur Twitter et Facebook ne me donnaient pas entière satisfaction vu que cela avait vite tourné aux insultes et même aux menaces. Si je dis à quelqu’un qu’il est comme un mouton docile qui suit comme une bête suivrait le chef de son troupeau, je ne pense pas que cela vaille la peine de me traiter de troll et de m’envoyer aux gémonies. Juste je conseille. Finalement je préférais opter pour le méthodique et entrer en contact avec un journaleux pour échanger mon point de vue entre gens de bonne compagnie et obtenir enfin les explications qui me manquaient. Mais ces bâtards n’avaient jamais voulu me répondre. Le dédain. Voire le mépris. Ces mecs ont les infos mais ils ne les partagent pas. Genre, on ne cause qu’avec ceux qui le méritent... J’allais leur montrer !

          J’avais un bon pote qui lui était un véritable expert. Les scooters depuis longtemps déjà n’avaient plus aucun secret pour lui. Il m’avait aussi prêté le casque qui va bien et surtout les mitaines en gros cuir noir genre snipper. Quand tes pognes sont bien emmitouflées dans du dur et du concret, tu montes d’un cran sur l’échelle de la témérité. Au moment où j’arrivais en bordure du parvis de la chaîne d’info CNEWS protégée par un alignement stratégique de poteaux, tout en me glissant le long de la file de grosses bagnoles noires avec chauffeurs en stationnement pour aller me faufiler dans un coin peinard, une coucheuse de deux-roues qui se foutait complètement de ce qui passait autour d’elle m’ouvrit sa portière en plein guidon et m’envoya m’écraser la visière en morceaux sur les larges plaques d’asphalte. Ça m’avait arrêté net. J’étais tombé sur Superconne pressée ! J’avais juste eu le temps d’apercevoir le galbe de sa longue jambe et de son escarpin à talon fin avant d’aller à mat ! Camélia Jordana en personne venait aux studios pour un énième entretien afin de justifier ses dernières déclarations hasardeuses et laisser une trace dans l’histoire du show-biz français comme celle que laissent les oiseaux dans le ciel. Les vigiles me ramassèrent instantanément et me firent entrer par une petite porte latérale histoire de nettoyer le plus rapidement possible le devant de la scène.


— Ça va monsieur ? Vous voulez qu’on appelle les secours ?


          Tout allait bien à part un rétro à dame et une visière H.S. Pa ni pwoblem ! Et là, pendant que je discutais pluie et beau temps avec les grossiums, mon petit revolver Colt Détective tombait lourdement de ma ceinture, qui en touchant le sol fit feu au hasard, azimut indéfini. Un des gros tomba par terre en gueulant comme un porc sa cheville fracassée. Face à l’urgence soudaine, je ramassais illico presto mon pétard et je me jetais tête baissée dans le grand hall direction les cabines d’ascenseurs. Ça s’égosillait sec et ça piaillait pointu derrière moi vingt-mille criaillements à la volée.


— Tous à terre ! gueula un putois, laissez-le passer on s’en occupe ! ! !


          J’avais appuyé au pif sur la lignée de touches lumineuses et quand la double porte inox s’ouvrit plus haut au milieu d’une gigantesque salle de rédaction pleine de sièges à roulettes où tout le monde était en train de se calter en couinant à qui mieux-mieux, je dois vous dire que je perdis instantanément mon légendaire sens de l’orientation pourtant super efficace en plein Bois de Boulogne. Je traversais l’immense bureau où les écrans d’ordinateurs transpiraient la sueur d’échotiers et le plastique chinois pour suivre tous les pisse-copies à travers les couloirs où je passais ainsi plusieurs autres portes, un autre couloir, une autre porte jusqu’à ce que je  m’arrête net en plein n’importe où. Je suivais tous ces cons et j’étais en train de fuir comme si je me courais après. Fallait que je me calme. Que je reprenne mes esprits. J’entendais les mecs de la sécu qui gueulaient les ordres d’évacuation, et peu de temps après, un silence énorme absorba tous les bruits de l’immeuble, ne laissant rebondir dans l’air climatisé que les sourdes pulsations de mon cœur. Une sirène de police traversa obliquement toutes les baies vitrées. Une pause s’imposait. Le couloir derrière moi était farci de portes latérales. Les galopades empressées qui m’arrivaient de loin ne me disaient rien qui vaille, et me commandaient de me trouver vite fait une échappatoire plutôt que de foncer et de fanfaronner en direct histoire de vanner sur mes problèmes de sommeil. Je me lançais aussitôt dans un sprint digne des records olympiques et je m’arrachais au hasard une porte de service pour m’y engouffrer à toute blinde. Mazette ! ! ! C’te charge que j’ai soudainement prise en pleine bille ! Comment je m’suis fait bousiller la face ! Un tampon extraordinaire m’avait cinglé le portrait et m’emporta la boussole sur un vol plané arrière tout en plume d’angelot. Je venais juste à l’instant même de me faire massacrer le caberluche par une gentillette étagère située à hauteur d’homme dans ce putain de placard que j’avais pris pour une sortie d’escampette ! Étalé comme une serpillère usagée, K.O au milieu de l’allée centrale, les bras en croix. Bon à ramasser…

            Le ridicule ne tue pas mais il assomme sévèrement ! Les caméras de surveillance avaient tout capté parfaitement, et du profond de mon étendue ouatée j’entendais toute une flopée de daubeurs narquois se bidonner la boyasse et se foutre de ma pomme royalement ! Je venais d’être élu Loquedu de l’année… Mon nouveau surnom ?




 

Brac la Fêlure




 



[1] Merci Dupontel

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